La mosquée du village

Un matin de janvier, mon chrétien de cousin entre chez nous et va directement au vieux :
– dda lhadj, qu’est-ce qu’elle a, la maison de votre dieu ?
– sbouh f Rebbi. Qu’est-ce qu’elle a la maison de notre dieu ?
– Tu n’es pas au courant ?
– De quoi ?
– La foudre a pulvérisé le minaret. Il n’en reste rien. Viens voir.
– sbouh r Rebbi, sbouh f Rebbi. Tu n’apportes que des mauvaises nouvelles.
Toute la famille se lève, on sort, on regarde : plus de minaret ! Oh mon d…, la mosquée du village sans minaret… Si ma grand-mère n’était pas morte depuis longtemps, elle aurait prophétisé la fin proche du monde.
La mosquée étant située plus haut que les maisons alentours, et le minaret étant en béton armé, il est naturel que la foudre porte son choix dessus. Mais nous sommes en Kabylie, et les mauvaises langues (surtout les jeunes) ne pouvaient rater l’occasion. Et comme la mosquée était perçue comme une représentation diplomatique du monde arabe dans le village, la « chose » était commentée non en termes d’électricité et de physique, mais comme un événement politique, un acte de guerre, un message menaçant du dieu des uns au seigneur des autres. Je n’ai pas compris pourquoi les jeunes étaient aussi joyeux…
Les vieux, les religieux étaient beaucoup moins joyeux que la jeunesse : la mosquée de sidi lhadj Ouhlasa frappée par la foudre ! Et cette foudre qui ne trouve nulle part ailleurs où aller, et qui choisit notre mosquée… Et sidi Lhadj Ouhlasa qui accepte que sa maison soit détruite et qui ne fait rien… Il ne manquait plus que ça pour notre pauvre village.
– La punition dda lhadj, la punition ! La punition divine !
– Je te dis sbouh f Rebbi. Allez, continue ton chemin.
– Non, je reste. C’est Kader que je suis venu voir. Pas toi. Je reste. Qu’est-ce que tu en penses Kader ?
Kader bien sûr n’en pense rien, du moins tant que le père est là. Le père, justement, décide de s’en aller, vers la place du village. Nous savons que c’est pour participer aux discussions sur la « chose », mais on le dit pas.
– Eh bien puisque tu veux pas partir c’est moi qui m’en vais.
Lhadj parti, l’événement perd de son intéret, il redevient un accident qu’un bon paratonnerre aurait évité. On n’en reparle plus.
Ce qui est intéressant dans l’histoire, c’est que le lendemain on en reparle : les exégètes du village, les spécialistes en religion, timgharin lbaraka ont déjà étudié, palabré, examiné et réglé la question : la foudre n’a pas choisi la mosquée parce que la mosquée n’est pas bonne, non ! C’est la mosquée qui a attiré la foudre sur sa tête pour protéger les maisons du village ! Pour protéger les habitants du village, pour leur éviter la mort, notre mosquée s’est donnée en sacrifice !

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