La mission

Une délégation d’hommes respectables (lflani1, lflani2, lflani3…), sitôt la prière de fin de nuit finie, sortent de la mosquée, filent droit vers la place du village, s’engouffrent dans un fourgon Peugeot qui les attendait déjà moteur en marche, et partent pour une mission tout aussi respectable. Pour l’un le médecin a prescrit un repos total, l’autre est trop vieux pour les voyages, un autre a dû reporter un travail à une autre date, mais cette mission est trop importante pour la différer pour un état de santé ou une excuse. En avant donc.
Une centaine de kilomètres c’est une petite trotte, mais ça vaut le sacrifice, il y va de l’intérêt du village !
C’est qu’ils ont tapé à toutes les portes les pauvres, et l’Etat est resté sourd à leurs doléances. Ni le maire, ni le sous-préfet, ni même les services de la wilaya n’ont voulu lever le petit doigt pour apporter leur aide. C’est du mépris ! L’Etat ne s’occupe pas bien des villages de Kabylie, il ne s’occupe que des villes, et taddart ne peut pas rester indéfiniment comme ça, démuni de ce que les hameaux des environs possèdent. Si c’est pas de l’injustice !
Ayant patienté longtemps, trop longtemps peut-être, ils se remémorent un jour, au cours d’une discussion, que LFLANI, un homme du village, un haut fonctionnaire, a les bras longs, qu’il est bien placé dans la hiérarchie de l’Etat, et qu’il peut donc faire quelque chose pour son village natal. Mais oui la solution existe, il fallait y penser ! Les hommes respectables se réunissent et très vite la décision est prise : une délégation ira voir LFLANI et lui exposera le problème. Plus rien à attendre, il faut « frapper le serpent à la tête ».
Il ne fait pas encore jour quand ils se mettent en route, bavardant, parlant tous ensemble « nous lui dirons tout… », « nous lui expliquerons que… », chacun y allant de sa phrase, de sa tournure, de ses mots choisis. LFLANI saura tout du mépris de l’Etat envers son village d’origine. Oui, ils lui diront tout !
Voilà donc que ce matin-là, en ville loin du village, à l’ouverture des bureaux, la secrétaire annonce à LFLANI qu’une délégation d’hommes respectables demande à être reçue.
LFLANI reçoit avec joie et respect dadas lflani1, dadas lflani2…, ordonne qu’on leur apporte des cafés, parle un peu avec chacun d’eux, demande des nouvelles du village et puis, comme le temps passe et qu’il a un emploi du temps chargé, leur demande ce qui les amène. Il s’adresse au plus âgé, qui lui répond :
– notre LFLANI, notre village est méprisé
– Qu’est ce qui vous manque ?
– Un village qui a donné au pays tant de chouhada, regarde comment nous sommes récompensés
– Qu’est ce qui manque ?
– Nous ne voulons pas te déranger, mais tu comprends que si nous sommes venus jusqu’ici, c’est qu’on y était obligés. Nous avons patienté autant que possible…
– Il vous manque quoi ?
– Nous avons frappé à toutes les portes. Tu es notre ultime recours notre LFLANI…
– Quel est votre problème ?
– La situation est grave. On ne peut pas rester comme ça, c’est intenable. L’Etat ne fait pas son travail.
– C’est aussi grave que ça ?
– A vrai dire nous nous sentons comme des orphelins abandonnés, tu comprends ?
– Je comprends… Qu’est-ce qui ne va pas ?
– Toi tu es haut placé, tu peux faire quelque chose. Tu ne peux pas refuser d’aider ton village.

Ils parlent à tour de rôle. LFLANI comprend que les respectables villageois sont des Kabyles comme lui, et qu’il leur est difficile de demander, de tendre la main, chacun préfèrant déléguer le suivant pour la « requête ».
– Oui oui, je ferai ce que je peux. Si vous me dites de quoi vous avez besoin. Dites-moi ce qui vous manque, et je ferai mon possible. Tout mon possible, mais il faut d’abord que je sache ce qui vous manque. Je comprends qu’il y a beaucoup de problèmes, citez-les moi un à un. Je verrai ce que je peux faire.
– LFLANI, nous n’avons qu’un problème, un seul
– Un seul ?
– Oui, un seul.
– Pour le reste tout va bien ?
– Oui oui, tout va bien. Le village se porte à merveille, à part un problème.
– Très bien. Et quel est ce problème ? 
– Il nous manque un imam pour la mosquée du village. Ils n’ont pas remplacé l’ancien.

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